« 21 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 73-74], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7860, page consultée le 25 janvier 2026.
21 juillet [1841], mercredi matin, 9 h. ¾
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon bon petit homme chéri. Comment vas-tu ce
matin et comment m’aimes-tu ? Est-ce que tu as encore à t’occuper de ton procès aujourd’hui1 ? Dieu
merci rien ne t’aura manqué cette année-ci : candidature,
réception, travaux et procès, tout se succède avec une rapidité décourageante
pour moi qui n’attend de bonheur que de ton loisir. Il n’est même pas question de
notre pauvre voyage, ce qui ne me présage rien de bon car voici l’époque qui s’avance
et je ne vois pas que tu te disposes à cela. D’ailleurs, tu ne m’en parlesa pas quoique tu saches le courage et la
joie que me donnerait le seul espoir d’être bientôt entièrement avec toi loin de
Paris2. Enfin, mon pauvre ange chéri, cette année me paraît ne devoir pas
mieux finir qu’elle n’a commencéb.
J’en suis triste, triste en attendant que j’en sois au désespoir car si ce que je
crains arrive je ne m’en consolerai pas.
Tu m’avais promis de me donner à
copier, mon adoré, est-ce que tu l’as oublié, ou bien est-ce que la scélérate de
Didine me coupe encore l’herbe sous le
pied3 ? Il ne me manquerait plus que cela pour m’exaspérer. Tâchez un
peu de m’apporter à copier tout de suite ou je fais une invasion dans votre jardin et je fais prisonniers tous les gipons4 qui me tombent sous
la main. Je t’aime.
Juliette
1 Lucrezia Borgia, l’opéra de Donizetti adapté de Lucrèce Borgia, créé à Milan en 1833, est joué à Paris au Théâtre-Italien à la fin du mois d’octobre 1840. Le livret, traduit en français par Étienne Monnier, porte le même nom que la pièce de Hugo sans qu’on lui ait demandé la moindre autorisation. Le poète, soucieux de conserver le genre dramatique originel de l’œuvre, fait donc interdire ces représentations en février 1841, après avoir refusé à Monnier le droit de publier sa traduction en français du livret avec la musique de Donizetti. Mais ce dernier passe outre et Hugo menace les directeurs de théâtres parisiens et de province d’un procès en contrefaçon s’ils représentent l’opéra, en vain. Par conséquent le poète, soutenu par la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, porte plainte en juillet avec son avocat Paillard de Villeneuve. Hugo va gagner son procès et après l’appel, le jugement définitif sera prononcé le 5 novembre 1841. La traduction sera interdite et le poète aura même le droit de la détruire à chaque fois qu’il la rencontrera.
2 Depuis 1834, Hugo et Juliette ont pris l’habitude d’effectuer un voyage de quelques semaines ou mois pendant l’été et le printemps. Malheureusement, en 1841, Hugo est trop occupé par la rédaction monumentale du Rhin, et leur voyage annuel n’aura pas lieu, au grand désespoir de Juliette.
3 Juliette a l’habitude de recopier les œuvres du poète avant qu’elles ne soient proposées aux éditeurs. C’est l’un de ses plus grands plaisirs et l’une de ses seules distractions, mais elle est dans cette tâche en concurrence affectueuse avec Léopoldine. Or, depuis quelques jours, Hugo lui a donné à copier la première partie de la lettre XX du tome II, « De Lorch à Bingen », du 27 août 1838.
4 Adèle Hugo possède un pigeon baptisé Gipon, sans doute par métathèse. (Léopoldine Hugo, Correspondance, édition critique par Pierre Georgel, Paris, Klincksieck, « Bibliothèque du XIXe siècle », 1976, p. 285-286).
a « parle ».
b « commencée ».
« 21 juillet 1841 » [source : BnF, Mss, NAF 16346, f. 75-76], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7860, page consultée le 25 janvier 2026.
21 juillet [1841], mercredi soir, 6 h. ½
Le tout petit moment que tu viens de me donner, mon amour, suffit pour ôter tout le
noir et toute la tristesse de ma journée. Je t’aime tant, mon adoré, que de te voir
une seconde seulement, cela me fait du bien au cœur et à l’âme.
J’espère que ces
gens du tribunal NOUS rendronta justice et que NOUS gagnerons notre
procès. Ce que je voudrais de tout mon cœur, c’est que mon pauvre Charlot ait un bon gros prix au concours général.
Je vais prier le bon Dieu pour lui1. Quant à
mon cher petit Toto2, il paraît
que c’est une affaire toisée et qu’il ne pourra pas en avoir
cette année mais je compte sur lui l’année prochaine. Ces pauvres enfants sont les
miens aussi car je les aime comme s’ils étaient à moi et je suis heureuse de les
savoir heureux. La petite lueur d’espoir que tu m’as donnéeb tout à l’heure pour notre voyage me met
joliment du baumec dans mes épinards. Depuis ce
moment-là je vois tout en rose, même l’ondée qui va crever sur les bosses des
Parisiens tout à l’heure. Pourvu que ce ne soit pas sur la tienne, je M’IMPORTE peu
sur qui elle CRÈVERA.
Je t’aime Toto chéri, je t’aime mon adoré. Tâche de venir
bientôt. Je suis si heureuse quand tu es là, je suis si joyeuse et si ravie de
regarder seulement le petit bout de ton petit pied que tu devrais tâcher de ne me
quitter jamais.
Juliette
1 Charles Hugo a obtenu le premier prix de thème latin au concours général en 1840 et il est en train de préparer celui de l’été 1841. La distribution des récompenses se fera le 16 août mais malheureusement sans succès pour Charles. Néanmoins, Le Journal général de l’instruction publique et des cours scientifiques et littéraires du samedi 21 août 1841 (volume 10, no 67) mentionne que le 17 août, « les deux fils de M. Victor Hugo ont obtenu plusieurs prix et d’autres nominations » dans leur établissement, le Collège royal Charlemagne.
a « rendrons ».
b « donné ».
c « beaume ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle assiste à la réception de Hugo à l’Académie Française.
- 7 janvierÉlection à l’Académie française.
- 3 juinRéception à l’Académie française.
- Juillet-octobreVillégiature à Saint-Prix.
